De l’information à la désinformation: il n’y a qu’un pas.

Dans nos sociétés contemporaines, l’information occupe une place centrale : elle façonne notre compréhension du monde, oriente nos décisions collectives et individuelles, et constitue un pilier fondamental du débat démocratique. Une information libre, vérifiée et pluraliste permet de garantir la transparence, d’éclairer les choix citoyens et de maintenir un équilibre face aux pouvoirs politiques, économiques ou technologiques. Pourtant, ce socle essentiel est aujourd’hui fragilisé par la montée en puissance de la désinformation, qu’elle soit intentionnelle (fake news, propagande) ou plus insidieuse (approximations virales, récits biaisés, contenus manipulés). La rapidité des réseaux sociaux, la polarisation des opinions et la course à l’audience alimentent un climat où la frontière entre fait et opinion devient floue.
Ce premier article tente alors d’aborder ce qu’est la désinformation et son spectre. Qui joue de la désinformation ? Pourquoi ? Avec quel outil ?

Commençons par le commencement. Afin de comprendre qu’est-ce qu’une fausse information, il nous faut comprendre: qu’est-ce qu’une information ? Quelles sont nos attentes face à l’information et quel est le rôle des médias dans la transmission de l’information ?

Sur la page Wikipedia dédiée à l’information, nous pouvons trouver bon nombre de significations à ce mot. Celle qui me paraît la plus pertinente pour le thème que nous traitons est de définir l’information comme étant une « connaissance pouvant avoir un effet »1. D’un point de vue journalistique, 3 critères doivent en outre être respectés afin de considérer le message comme information2:

  • Elle doit être factuelle: en ce sens une information n’est pas un avis. Ainsi dire que le fruit préféré des français est la banane est un avis (sur quoi se base-t-on pour le dire ?). Par contre dire que le fruit préféré des français en 2024 est la banane car c’est le fruit le plus consommé avec 750 000 tonnes de bananes vendues est un fait3. On pourrait améliorer la formulation pour la rendre encore moins interprétable (« le fruit le plus consommé en France est la banane avec 750 000 tonnes consommé en 2024 »).
  • Elle doit être vérifiée et fiable: selon la nature de l’information, cette vérification peut passer par des témoignages, par des expériences scientifiques, par des analyses statistiques significatives… Pour devenir fiable, l’information doit être recoupée entre différentes sources crédibles (est-ce que les personnes sont renseignées ? Est-ce qu’elles ont des connaissances dans le domaine ? Est-ce qu’elles ont vu ce qui s’est passé ou est-ce qu’elles se font le porte-parole de rumeurs ?).
  • Elle doit avoir un intérêt pour le public: cette formulation est en mon sens tout aussi vague que le fait « d’avoir un effet ». Ainsi, on peut sincèrement se demander si voir des corps inanimés résultats d’affrontements est une information ? Est-ce qu’inviter des célébrités, qui ont déjà suffisamment de pesetas et d’influence pour s’offrir une belle couverture marketing, est une information ou un jeu dangereux où les frontières entre information et économie sont totalement brouillées dans certains JT ?
Figure 1: Qu’est-ce qu’une information ?

L’information est donc initialement un fait que les journalistes doivent décortiquer pour certifier de sa valeur d’information mais aussi le remettre dans son contexte afin que les récepteurs puissent attribuer un juste poids à ce nouveau savoir.

Ci-dessous, les grandes étapes que suivent l’information sont développées (cf figure 2):

  • 1- Le recueil d’une information d’intérêt public via des témoignages, des articles scientifiques, des livres…
  • 2- La vérification de l’information en s’appuyant sur des personnes qui connaissent le sujet et en recoupant les sources.
  • 3- La capture (rédiger, enregistrer, filmer…) de l’information de façon factuelle, le plus neutre possible et en la contextualisant. Le journaliste en charge fait preuve de bonne foi en essayant d’omettre le moins d’élément possible.
  • 4- L’agencement de l’information. Il s’agit de hiérarchiser l’information et la mettre en forme (coupe, montage..). Cet agencement ne doit pas porter atteinte à l’intégrité de l’information.
  • 5- La diffusion de l’information à la radio, sur internet, dans la presse écrite…
Figure 2: Schéma simplifié du circuit de l’information

La dernière étape du circuit de l’information qu’est la diffusion permet de véhiculer l’information jusqu’au récepteur. Pour se faire, des supports sont utilisés et sont appelés médias. Il peut autant s’agir de la radio, que de la télévision, qu’un journal, qu’un site internet, qu’un réseau social… Dans le langage courant, on parle aussi parfois de médias pour parler d’organe d’information spécifique (une émission TV, une chaîne télévisée, un podcast, un journal donné…).

Les médias sont souvent qualifiés de quatrième pouvoir constitutionnel (les 3 premiers étant le législatif, l’exécutif et le judiciaire) tant ils jouent un rôle important dans le processus de formation de l’opinion publique et donc sur nos choix sociétaux. Traditionnellement l’information est fournie aux rédactions par des agences de presse généralistes. Vous avez déjà entendu parlé de l’AFP ? ça tombe bien c’est l’Agence Française de la Presse et elle fournit la plupart de l’information aux journalistes. Les journalistes sont ensuite en charge de rédiger l’information factuellement et de la diffuser.

Ainsi 3 grands acteurs de l’information peuvent être cités (cf figure 3):

  • la source qui peut être un témoin, un expert, un auteur…
  • les journalistes qui recueille la source, la vérifie et rédige l’information
  • l’équipe média qui est constituée d’un ensemble d’individus qui sont en charge de diffuser l’information

Et puis derrière le média « se cache » des financeurs. Certains y voient une occasion de faire entendre leur opinion au plus grand nombre, à l’image de ce qui se passe dans les médias du groupe Bolloré, tandis que d’autres restent plus en retrait. Si cela vous intéresse, la figure 4 est une infographie réalisée par le Monde diplomatique ainsi qu’Acrimed, mettant en lien financeurs principaux et médias d’informations.

Enfin, la ligne éditoriale d’un média, qu’il s’agisse d’orientations idéologiques ou de choix dans la sélection de l’information traitée, implique qu’une neutralité absolue est difficilement atteignable. Néanmoins, la démarche journalistique vise à s’en affranchir autant que possible, en s’efforçant de faire preuve de rigueur et d’honnêteté. Cela fait d’ailleurs partie de la charte de déontologie journalistique.

Les fausses informations sont traditionnellement classifier en différentes catégories en fonction de la véracité des faits et de l’intension sous-jacente (cf figure 5)5:

  • La désinformation : il s’agit d’une information fausse et délibérément créée pour nuire à une personne, un groupe social, une organisation ou un pays.

  • La mal information : il s’agit d’une information basée sur la réalité avec de vrais chiffres ou de vrais faits qui sont détournés. Elle est utilisée pour infliger un préjudice à une personne, un groupe social, une organisation ou un pays. On déforme la réalité pour nuire.

  • La mésinformation : est une information fausse mais non créée dans l’intention de nuire.

En ce sens, tout le monde est susceptible de faire de la mésinformation sans pour autant que cet individu quel qu’il soit, se prenne tout notre discrédit à la figure. Cela dépendra surtout de son attitude face à cette mésinformation: est-ce qu’il a admis son erreur ? Est-ce qu’il l’a communiqué au plus grand nombre tout comme il l’a fait pour sa mésinformation ? Si oui, nous pouvons raisonnablement réaccorder notre confiance à ce journaliste qui a simplement commis une erreur. Mais qu’en est-il quand il s’agit de désinformation et de mal-sinformation ?

Aujourd’hui, plus que jamais, absolument tout le monde joue un rôle critique dans le circuit de l’information. Ainsi avec l’émergence d’internet et des réseaux sociaux, n’importe qui peut être un potentiel diffuseur de message (d’information comme de désinformation). Cela ne se cantonne plus à la rumeur de bouche à oreille qui atteignait plus rapidement des limites de propagation. L’arrivée d’internet et des réseaux sociaux pour expliquer les niveaux records de circulation de fausse information est déjà largement traitée et ce de façon extrêmement qualitative. Nous avons donc décidé de ne pas nous concentrer sur cet aspect car nous ne ferions (presque) que recopier ce qui est déjà présent en profusion dans les médias. Cependant gardez en tête que cela est réel et que cela répond en partie à la question posée.
L’idée de cet article est plutôt de discuter du rôle des principaux acteurs de l’information dans la désinformation, sujet qui nous semble moins couvert.

Les sondages montrent régulièrement que la confiance des Français envers les médias ne cesse de diminuer, et parmi les trois principales raisons invoquées, figure fréquemment la pression exercée par le pouvoir politique sur ces derniers. Cette potentialité est tout à fait envisageable et l’organisation Reporters Sans Frontières (RSF) se pose la question tous les ans au niveau mondial. Ainsi, ils établissent un classement mondial annuel de la liberté de la presse. Ce classement se base sur 5 critères: le contexte politique, le cadre légal, le contexte économique, le contexte socio-culturel et le contexte de sécurité. Et si vous voulez en savoir plus n’hésitez pas à vous rendre sur leur site internet qui détaille la méthode employée et leurs critères6.

Dans le classement 2024 (cf figure 6), la France apparaît à la 21ème place et contrairement à ce que les français ressentent, RSF mentionnent que:

« la presse n’est pas menacée par des atteintes politiques d’ampleur » mais que « la vigilance reste de mise, comme l’a montrée l’arrestation de la journaliste française Ariane Lavrilleux à la suite d’une plainte du ministère des Armées ».

A l’heure de l’écriture de cet article, les affaires judiciaires sont en cours et portent sur la compromission du secret de la défense nationale7. Les enquêtes étant en cours, il est dur de juger l’impact de cette arrestation sur la liberté des médias français d’où le principe de précaution appliqué par RSF.
Au-delà de cette place, l’évolution dans le classement est elle aussi à juger. Depuis 2013, la France n’a jamais été aussi haut placée dans le classement surtout dû…à une « rétrogradation » d’autres pays dans le classement. Le score de la France est globalement resté stable (entre 77 et 79) et 2015 est la seule année marquée par un score plus élevé à quelques décimales près (78,85).

La liberté de la presse est tellement réelle dans nos sociétés que certains parlent même du paradoxe amené par la liberté de la presse. Ainsi cette conception, fondamentale à nos sociétés, pourrait en même temps l’amener à s’autodétruire. L’article écrit par Michael Vaillant intitulé Le Paradoxe de la Liberté de la Presse : Comment le Bruit Médiatique Nourrit le Populisme et Prépare l’Avènement de l’Homme Fort (2025) explicite très clairement ce paradoxe (malgré certains graphiques qui interrogent, l’idée et les démonstrations théoriques sont là). Il montre que cette division des médias, cette pluralité des paroles, mène quelque soit le pouvoir en place (gauche, droite, centre), à une majorité de critiques formulées par les médias. Un tel paysage mène à l’idée des « tous pourris », « il faut essayer quelque chose d’autre »…bref à un réel effondrement dans la confiance des politiques. Ceci est symptomatique des démocraties, là où la liberté de la presse est reine alors que dans les régimes autoritaires, là où la parole est muselée, les citoyens ont une grande confiance en leur dirigeant (cf Figure 7).

Comme le dit très justement Michael Vaillant dans son article, « cette critique et « moralisation » à sens unique des politiques et de l’espace public va paradoxalement amener les médias à détruire l’écosystème juridique et politique qui les a jusqu’ici protégés ».

En 2024, la liberté de la presse en France était donc toujours préservée et devrait normalement garantir une information non-censurée dans sa forme et dans son fond. Mais alors d’où vient la fausse information ?

L’utilisation de la fausse information comme arme par les états ne date pas d’hier. C’est un outil bien connu des régimes totalitaires pour endoctriner la population. Etant dans une démocratie où la liberté de la presse est préservée, cet aspect ne sera pas traité dans cet article. Cependant la désinformation inter-étatique afin de gagner une guerre avec peu d’argent, nous concerne bel et bien et s’inscrit dans un principe ancestral. Cette stratégie est déployée à notre encontre par la Russie, l’Iran et la Chine avec beaucoup de ferveur depuis plusieurs dizaines d’années.

Ces contenus visant à désinformer, se dissimulent dans un flot quotidien d’informations intense, et visent à fragiliser les démocraties que nous sommes en semant le doute et en créant des tensions (identitaires, politiques, sociales…) au sein de nos sociétés.
Afin d’illustrer en quoi la fausse information est utilisée comme arme pour fragiliser nos démocraties par les états totalitaires, nous n’allons nous baser que sur l’exemple russe dans cet article. Le cas de la Chine et des Etats-Unis sera traité prochainement.

La menace la plus sérieuse est la désinformation et la mal information comme arme, arme que les russes manient à la perfection via8.

  • la création de média et de laboratoire d’idées. Ainsi la Fondation pour la lutte contre l’injustice (Foundation to Battle Injustice) est une ONG fondée par l’oligarque  russe Evgueni Prigojine et est considérée comme une officine sous influence russe. Russia Today, une chaîne de propagande russe diffusée en France jusqu’en 2022 en est un autre exemple9.
  • la création de centaines de milliers de comptes sur les réseaux sociaux afin de propager des informations anti-occidentaux et pro-russes.
  • le clonage de pages officielles. Ils copient l’apparence de vrais médias afin d’abaisser la vigilance des lecteurs qui vont alors plus facilement accepter des idées extrêmes ou complotistes car la source leur paraît crédible. Les sites du Monde, 20 minutes, la Croix, du Figaro, du Parisien, du ministère des affaires étrangères ont ainsi été dupliqués. Cette tactique a été mise au jour en 2022 et est suivie de près par le EU Disinfolab qui est une organisation spécialisée dans la lutte contre la désinformation.
  • le placement clandestin de publications. Dans ce cas, des médias légitimes sont payés en échange de la publication d’articles « prêts à l’emploi’ favorables aux intérêts russes.

Ces pratiques sont généralement déployés dans de larges proportions afin d’inonder l’espace informationnel et ainsi créer la confusion: les gens tellement déstabilisés finissent par ne plus croire en rien créant ainsi un réel chao dans l’espace informationnel ainsi que dans l’espace publique. C’est ainsi un moyen pour la propagande russe de créer des tensions dans le débat public occidental, fragiliser son image, afin de mieux pouvoir implanter son idéologie.

L’armée de l’air russe bombarde la maternité n°3 de Marioupol le 9 mars 2022

Les russes font passer l’idée que cette attaque est fictive et que les ukrainiens ont mis en scène cette destruction ainsi que les blessés. Ils déforment ainsi les photos capturées par l’AP 10.

Exemple de clone du Ministère des Affaires Etrangères créé par les russes

Aujourd’hui ce site n’est plus disponible. Il était possible de se rendre compte du caractère non-officiel du site avec son url différente du site officiel.

L’affaire punaise de lit artificiellement amplifiée par la propagande russe

En automne 2023, la menace des punaises de lit en France fait la Une des médias français et étrangers, à quelques mois des Jeux Olympiques de Paris 2024. L’ampleur de l’invasion a largement été amplifiée par des comptes sur les réseaux sociaux sous influence russe. Ils propageaient faussement être infestés par ces nuisibles ce qui a conduit à une sensation d’omniprésence 11.

Des étoiles de David sur des façades d’immeuble dans le 14e arrondissement de Paris le 31 octobre 2023

En octobre 2023, des tags d’étoile de David ont été prises en photo sur les façades des immeubles dans plusieurs villes françaises. L’enquête concernant les faits eux-mêmes est en cours mais la piste de l’ingérence russe est probable. D’autre part il a déjà été montré que le fait a été amplifié par un réseau russe l’implication d’un réseau russe dans l’amplification de la diffusion de ces photos 12.

Plus récemment, les russes se sont illustrés dans de nouvelles ingérences. L’élection présidentielle roumaine de 2024 a ainsi été marquée par des ingérences russes massives : désinformation sur TikTok et Telegram, cyberattaques visant le processus électoral, et soutien à un candidat d’extrême droite, Călin Georgescu sont autant d’actions menées par les russes. C’est dans ce contexte que la Cour constitutionnelle a annulé le scrutin, évoquant des atteintes graves à la démocratie. La Commission européenne a ouvert une enquête sur les plateformes numériques impliquées.
Cette affaire illustre la menace réelle que représente la désinformation russe et la vulnérabilité des démocraties européennes face aux manipulations informationnelles et aux influences étrangères13.

Un réel cercle vicieux est ainsi créé: on nous désinforme sans que nous nous en apercevions, nous perdons petit-à-petit confiance en nos institutions, nous croyons ensuite de moins en moins les sources fiables et c’est ainsi que nous devenons de plus en plus manipulables en révolte constante contre une société qui nous amène beaucoup de bien.
Il est essentiel que nous sortions de ce cercle vicieux. Notre prochain article, dédié aux solutions pour retrouver une information fiable, abordera de plus amples manières des approches et des outils pour s’en extirper, mais évoquons rapidement quelques pistes ici. Plusieurs médias ont développé des services entiers de fact-checking (le Monde, l’AFP…) qui traitent nombre de fausses informations de façon extrêmement pédagogique. Ils doivent presque devenir des réflexes pour vérifier la véracité de nouvelles informations (en particulier sur les réseaux sociaux). Nous avons également un rôle clé à jouer. Nous nous devons de revoir notre regard à l’information: vigilance et rigueur sont les deux maîtres mots qui doivent guider nos recherches.

Les questions autour du journalisme et de leur ligne déontologique ne sont pas nouvelles. Mais l’exercice fut et est toujours périlleux.

L’arrivée d’internet bouscule le temps médiatique, les modèles économiques des médias et ouvre la porte, plus que jamais à ce quiconque puisse s’autoproclamé journaliste aux yeux de citoyens avides de réponses ainsi que de révélations simplistes et impactantes. Ces phénomènes ne sont pas nouveaux et internet joue le rôle d’amplificateur qui transforme ces initiatives en réelles menaces.

La déontologie journalistique est réellement mise à mal: doit-on respecter la profession au péril d’une perte d’audience qui pourrait mettre en péril l’économie du média ou doit-on flirter avec la déontologie journalistique pour concurrencer les médias instantanés (chaîne d’informations continues, médias sociaux…) et espérer continuer à prospérer ? La majorité des médias semblent s’être tournés vers la seconde option ce qui accentue l’hyper-concurrence et entraîne les médias dans des cercle vicieux sans fin. 2015 est sûrement une nouvelle année charnière dans ce questionnement et la couverture médiatique des attentats de Charlie Hebdo est très largement remise en question. L’histogramme ci-dessous reprend les sanctions et mises en garde formulées par le CSA et illustre à quel point ce mal s’est répandu partout (cf Figure 8).

L’hyper-concurrence que les médias se mènent a un prix. Faire des entorses à la charte éthique du journalisme, court-circuiter le circuit de l’information, surtraiter des sujets mineurs à forte audience…expliquent probablement en grande partie la perte croissante de confiance exprimée lors des sondages d’opinion.

La figure ci-dessous tente d’expliquer les transformations du circuit de l’information depuis l’arrivée d’internet (cf Figure 9).

Figure 9 : Le circuit de l’information et ses transformations suite à l’arrivée d’internet

Afin d’illustrer l’intensification des flux et l’importance capital de la priorisation, le réseau canopé mentionnait en 2015, qu’une dépêche était publié toutes les 10 secondes. Seulement 50% de ces dépêches sont jugées importantes et un journal télévisé ne relaie environ que 15 sujets dans la journée 15.

Dans les paragraphes ci-dessous, nous essayons d’étayer ces pratiques en donnant des exemples afin que cela devienne plus concret pour vous. Ces exemples sont bien entendu non exhaustifs: ils font partie de la courte liste d’émissions que nous regardons et que nous pouvons donc juger. Alors n’hésitez pas à laisser en commentaire d’autres exemples de médias usant de ces stratagèmes afin de compléter cette liste.

L’infobésité, c’est ce terme que nous utilisons parfois pour traduire la surcharge informationnelle qui mène de plus en plus de personnes à témoigner d’une usure allant parfois jusqu’à l’arrêt total du suivi de l’information. Mais à quel point est-ce réel ? Pouvons-nous le chiffrer ?
Après de nombreuses recherches à la poursuite d’indicateurs, l’UBM (Unité de Bruit Médiatique) est la seule mesure que nous ayons trouvée pour tenter d’analyser l’infobésité dans les médias traditionnels. Pour faire court, l’UBM est le résultat du produit de l’audience et du volume consacré par un média sur un sujet donné. Ainsi on arrive à l’UBM pour un sujet donné sur un support donné. En sommant l’UBM de chaque support pour un sujet donné, on arrive à l’UBM total. Cet indicateur a ainsi vocation à mesurer l’impact médiatique d’un sujet en particulier16 17.

Malheureusement, les chiffres facilement accessibles sont succincts: auparavant c’était les UBM quotidiens les plus élevés sur une année donnée qui étaient communiqués et ce de manière assez sporadique tandis que depuis 2023 un rapport médiascopie est réalisé et communique les UBM annuels totaux les plus élevés (la somme des UBM quotidiens sur une année pour un sujet donné).

Pour tenter de répondre à la question initiale (est-ce que l’infobésité est bien réelle), 3 figures ont été réalisées avec les informations disponibles sur internet.

Les données sont trop faibles pour conclure mais une tendance à l’augmentation du bruit médiatique est perceptible. La première figure est peut-être la plus parlante: par année, en sommant les 3 sujets les plus médiatisés, une augmentation est visible, et chacun des 3 sujets sont plus couverts que par le passé (à l’exception des questions climatiques de 2022).
Mais est-ce parce que chaque émission en parle plus ? Plus longtemps ? Parce que plus d’émissions traitent d’un même sujet ? Ou parce que nous consacrons plus de temps pour nous informer et qu’ainsi nous augmentons les audiences ? Malgré de nombreuses recherches, rien de totalement satisfaisant n’a été trouvé pour répondre quantitativement à cette question. Cependant, on peut intuitivement dire qu’à priori, entre 2022 et 2024, nous n’avons que peu changé nos habitudes: rappelons que ces résultats n’intègrent pas les réseaux sociaux et qu’il n’y a pas eu de bouleversement de l’audio-visuel sur cette période. Ajoutons à cela qu’au niveau international, il n’y a que six grandes agences d’information: deux américaines, une anglaise, une française et une chinoise et ce depuis des années… Finalement les médias n’offrent qu’une version d’une information internationale limitée ce qui semble aller dans le sens que l’augmentation d’UBM soit due à une plus large couverture d’un même sujet par les médias (plus longtemps au cours de l’émission et/ou plus dans la durée). C’est ce que semble aussi montré l’article « L’emballement médiatique à l’ère de Twitter : toujours plus sur toujours moins de sujets » 17, avec des indicateurs indirects faibles mais qui là aussi montrent des tendances. Leur conclusion ?

« […] l’attention des médias semble se focaliser autour d’un nombre de plus en plus restreint de sujets. Si l’emballement médiatique était autrefois un accident, il est devenu, depuis le Web 2.0, le produit quasi-quotidien de l’information continue » 17.

L’infobésité semble donc bien réelle y compris sans intégrer les réseaux sociaux. On peut presque dire qu’il y a une bulle spéculative autour de l’information: il y a toujours plus d’émission d’information sans qu’il n’y ait plus de brique d’information…

Les chaînes d’information en continue

Les chaînes de télévision en continu sont sûrement l’un des symboles de la course au buzz et autres dérives médiatiques.
Offrir une accessibilité immédiate à l’information est un réel défi pour l’éthique et la déontologie journalistique. Leur besoin constant de contenu pousse souvent à privilégier la rapidité sur la vérification des faits, ce qui peut mener à des erreurs ou à la propagation de rumeurs non confirmées. Cette course à l’immédiateté et à l’audience tend aussi à favoriser le sensationnalisme et la dramatisation des événements pour capter l’attention, au détriment d’analyses approfondies et nuancées. Par ailleurs, le format en boucle des chaînes d’info continue peut créer une surexposition à certaines thématiques, générant anxiété ou lassitude chez les téléspectateurs, tout en laissant peu de place à la diversité des sujets traités.
Ci-après, un article qui propose une réflexion autour des chaînes de télévision en continu offerte par un sociologue des médias.

Faire de l’audience, c’est l’essence même des médias. Le marché ultraconcurentiel actuel pousse vers toujours plus de dépendance économique vis-à-vis des publicitaires et vis-à-vis de l’actionnariat ce qui les contraignent à porter toujours plus leur attention sur leur « médiamétrique ».

Une des stratégies qui a émergé pour être le meilleur d’un point de vue économique (et non pas qualitatif) est de jouer sur nos biais cognitifs. Diffusion prématurée d’informations non vérifiées, mise en scène de l’émotion au détriment de l’analyse… ça attire les spectateurs et cela se fait de plus en plus au détriment de la déontologie journalistique.

L’année 2015 est un exemple de ces dérapages journalistiques empruntés par une majorité de médias et dont les conséquences ont été particulièrement graves lors du traitement des attentats de Charlie Hebdo. Les médias, en quête de sensationnalisme (et probablement d’argent) n’ont pas hésité à livrer au grand public (ainsi qu’aux terroristes !) la position des forces de l’ordre. Les risques occasionnés (mise en danger de la vie d’autrui, celles des otages, celles des policiers en approche, celle du reporter) ont été ignorés. Cette diffusion a par ailleurs porté la mort de victimes à leur proche… Les médias nationaux ont aussi diffusé l’identité d’un membre de la famille des terroristes de l’attentat de Charlie Hebdo, présumé complice, un jeune lycéen en classe à l’heure de l’attentat. Les dérives sont nombreuses et se trouvent par-ci par-là sur internet. Plus haut, on vous montrait d’ailleurs à quel point ce phénomène a touché l’ensemble de l’audio visuel (cf Figure 9).

Le phénomène de « tribunal médiatique » illustre parfaitement cette quête du buzz à tout prix. Alimenté par l’urgence de l’information et la viralité sur les réseaux sociaux, on voit certains journalistes s’emparer d’affaires judiciaires en cours et mener une véritable justice parallèle. Les enquêtes sont souvent menées à la hâte, sans respect du principe du contradictoire, transformant le téléspectateur en témoin émotionnel, captivé et poussé à juger avant l’heure. Les dérives sont nombreuses : condamnations sociales avant tout procès, érosion de la présomption d’innocence, et affaiblissement de l’institution judiciaire, parfois contrainte de trancher sous la pression de l’opinion publique.
Les vidéos ci-dessous illustrent avec force les conséquences de cette surexposition médiatique des affaires judiciaires. La première est un éditorial réalisé par un journaliste, la deuxième une prise de parole d’une romancière ayant elle-même porté plainte contre DSK en 2011, et la troisième, plus longue mais aussi la plus complète, donne la parole à des avocates préoccupées par l’état de la justice dans ce contexte de surmédiatisation. Si vous ne deviez en regarder qu’une, privilégiez cette dernière.

Depardieu : une présomption d’innocence non respectée ? – C à Vous – 12/12/2023

Alors que les paragraphes ci-dessus avaient une approche plutôt modérée, se voulant montrer du doigt certaines attitudes plutôt que certaines émissions ou journalistes, les deux émissions ci-dessous sont quant à elles proches d’être condamnables dans leur intégralité dans leur rapport à l’information et leur attitude face au buzz.

Touche pas à mon poste (TPMP)

Si vous êtes déjà convaincu que Touche Pas à Mon Poste (TPMP) ne relève pas du journalisme ni de l’information fiable, vous pouvez passer ce paragraphe en cliquant sur le triangle en haut à gauche. Pour les autres, restez un instant : nous allons expliquer pourquoi il est essentiel de ne pas considérer TPMP comme une source d’information légitime.

Pour situer : TPMP était diffusée sur la chaîne C8 (désormais disparue) et animée par Cyril Hanouna. Initialement conçue comme une émission de divertissement centrée sur l’actualité médiatique, elle a progressivement intégré des sujets de société et des débats politiques. Bien que TPMP ait disparu avec la fermeture de C8, Cyril Hanouna reste actif sur les plateformes numériques et prévoit un retour sur la chaîne W9 à la rentrée 2025. Il est donc crucial de continuer à s’interroger sur le rôle et l’impact de son discours dans un contexte social et politique déjà sous tension.

Pourquoi cette vigilance est-elle nécessaire ? Parce que TPMP repose sur une mécanique de buzz permanent : émissions en direct, mise en scène de « coulisses », promesses d’imprévus, polémiques savamment orchestrées. Ce cocktail est conçu pour capter l’attention, stimuler l’adrénaline du public et fidéliser une audience, non pas en l’informant, mais en la divertissant, voire en la manipulant. L’information factuelle et vérifiée y est souvent absente, voire délibérément contournée.
Un exemple révélateur : en 2023, l’émission relaie sans aucun recul des propos pseudo-historiques tenus par le chanteur Gims, affirmant que l’Égypte antique disposait de l’électricité grâce à l’or conducteur des pyramides, et que les historiens dissimuleraient cette « vérité ». Aucun contradicteur sur le plateau. Les seuls intervenants ? Le directeur de C8 et une romancière. Deux des trois piliers fondamentaux de l’information — vérification et factualité — sont ici bafoués. Ce type de contenu alimente la méfiance envers les experts et conforte des théories infondées 25. Et si vous souhaitez connaître le fin mot de l’histoire n’hésitez pas à aller voir cette vidéo juste, autant dans sa forme que dans son fond, de Nota Bene[↗]
Et ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres. Voici quelques faits marquants illustrant les dérives de l’émission 26:

  • En juillet 2017, TPMP est condamnée à 3 millions d’euros d’amende pour propos homophobes et non-respect de son obligation de lutter contre les discriminations.
  • Elle est régulièrement sanctionnée pour diffusion de photos dénudées de personnalités féminines sans leur consentement.
  • En 2023, Hanouna insulte publiquement Anne Hidalgo en lui demandant de « fermer sa gueule » suite à sa décision de ne pas installer d’écrans géants pour la Coupe du monde 2022.
  • Des figures complotistes sont fréquemment invitées sur le plateau, accusant des personnalités publiques de consommation de drogues, de pédophilie ou encore de pratiques liées à l’adrénochrome — une théorie conspirationniste particulièrement délirante mais relayée sans contradiction, parfois même soutenue à demi-mot par l’animateur.

Dans ce contexte, TPMP ne peut être considérée comme une émission d’information. Elle exploite les ressorts émotionnels et sensationnalistes au détriment du débat éclairé. Le risque n’est pas seulement une mauvaise information : c’est un brouillage profond entre le vrai et le faux, entre le journalisme et le spectacle.

CNews et ses dérives

De nombreuses critiques peuvent être formulées à l’encontre de CNews. La ligne éditoriale de la chaîne assume ouvertement sa partialité : elle revendique une opinion politique affirmée et la liberté de diffuser des points de vue orientés, y compris des théories du complot, sous couvert de liberté d’expression. Elle se présente régulièrement comme victime d’un système qui chercherait à la censurer, affichant fièrement les sanctions reçues comme autant de preuves d’un prétendu musellement par les autorités. En réalité, ces sanctions ne sont pas des atteintes à la liberté d’expression, mais des rappels à l’ordre face à des manquements répétés aux obligations fondamentales du journalisme. CNews incarne, à ce titre, une forme particulièrement préoccupante de désinformation institutionnalisée.

Parmi les figures emblématiques de cette orientation idéologique, on retrouve Pascal Praud ou encore Éric Zemmour, deux anciens animateurs dont les interventions ont souvent été marquées par une forte subjectivité, voire par des propos relevant de l’incitation à la haine. Tous deux ont largement contribué à installer un climat de tension autour des sujets d’actualité, en réduisant les débats à des oppositions caricaturales, en excluant toute forme de nuance, et en privilégiant les opinions radicales.
Mais un élément récent particulièrement inquiétant mérite d’être souligné : l’embauche de Xenia Fedorova, ancienne directrice de Russia Today France (RT France), une chaîne de propagande prorusse interdite en 2023 dans toute l’Union européenne pour diffusion répétée de désinformation et relais d’éléments de langage du Kremlin. Grâce au soutien de Vincent Bolloré, propriétaire du groupe auquel appartient CNews, la chaîne offre désormais une tribune à cette figure de la communication d’influence russe. Xenia Fedorova y poursuit la diffusion de récits déformés, notamment en accusant l’Ukraine d’avoir déclenché la guerre contre la Russie par ses actions dans le Donbass — une affirmation typique de la propagande russe, démentie par la majorité des instances internationales et des observateurs indépendants 27.

Les multiples sanctions infligées à CNews par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA), devenu depuis 2022 l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), témoignent d’un rejet clair de ces dérives par les autorités de régulation. Voici un aperçu non exhaustif de ces mesures 28:

  • En 2019, mise en demeure par le CSA pour « incitation à la haine ou à la violence », sanction confirmée en 2023 par la Cour européenne des droits de l’homme.
  • En 2021, la chaîne reçoit quatre sanctions pour : « incitation à la haine et à la violence », « absence de diversité des points de vue », « publicité clandestine », et « déséquilibre manifeste des temps de parole lors des élections régionales », en faveur du Rassemblement national.
  • En 2022, l’Arcom met en demeure CNews pour non-respect de l’exigence « d’honnêteté et de rigueur dans la présentation de l’information ».
  • En 2024, ce sont quatre nouvelles sanctions qui sont prononcées, toujours pour des motifs similaires : partialité, désinformation, et non-respect des règles fondamentales de l’éthique journalistique.

Ces éléments ne relèvent pas de la critique idéologique mais d’un constat réglementaire et factuel. CNews, en se positionnant comme un média d’opinion, s’éloigne délibérément des fondements du journalisme d’intérêt général : pluralisme, véracité, responsabilité. L’impact de cette orientation n’est pas seulement médiatique : il contribue à polariser l’opinion publique, à nourrir la défiance envers les institutions, et à légitimer des discours extrémistes. Dans une société démocratique déjà fragilisée par les tensions sociales et politiques, cette dérive représente un danger réel.

France soir et son changement de ligne éditoriale

France Soir est un ancien quotidien français fondé en 1944, autrefois influent, qui a cessé sa version papier en 2011 avant de renaître en ligne sous une nouvelle direction.

Depuis la crise sanitaire de 2020, le site a radicalement changé de ligne éditoriale, devenant un espace de diffusion régulier de contenus remettant en cause les consensus scientifiques, notamment autour du COVID-19, des vaccins ou des mesures de santé publique.
Il relaie fréquemment des tribunes de personnalités marginales ou complotistes, sans travail de vérification ni contextualisation.
Ces dérives lui ont valu en décembre 2022 la perte de son agrément par la Commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP), qui ne le reconnaît plus comme média d’information généraliste, au motif qu’il ne respecte pas les critères de fiabilité et d’indépendance journalistique. Bien qu’il revendique une posture « libre et indépendante », France Soir est aujourd’hui considéré par de nombreux spécialistes de l’information comme un acteur de désinformation, contribuant à brouiller les repères entre faits, opinions et croyances 29.

Dans la quête constante d’audience, certains médias glissent vers des pratiques discutables :

titres racoleurs, surmédiatisation des faits divers plus faciles à regarder que des analyses, teasers sensationnalistes et chocs pour éviter le zap, présentation de solutions simplistes décorrélées de la réalité pour créer la confiance…

Cette logique favorise les contenus qui confirment les opinions préexistantes des lecteurs ou encore leur donne l’impression qu’avoir ce savoir est un réel privilège, renforçant ainsi le biais de confirmation et enfermant chacun dans une bulle informationnelle. Cette dynamique, renforcée par les algorithmes et la recherche de clics, compromet la diversité des points de vue et affaiblit la mission critique du journalisme.

Ci-dessous, nous mentionnons deux émissions qui utilisent régulièrement des stratégies de fidélisation fondées sur l’émotion, le suspense ou la dramatisation. Il ne s’agit pas de les rejeter en bloc, mais il nous paraît essentiel de rappeler qu’elles doivent être regardées avec un réel recul et un esprit critique affûté. Ce qu’elles montrent n’est qu’un fragment de la réalité.
Pour l’illustrer, imaginez par exemple que vous assistiez à une bagarre dans une ruelle : vous voyez une personne frapper une autre et en concluez aussitôt qu’il s’agit de l’agresseur. Pourtant, vous ignorez peut-être que l’autre a provoqué l’affrontement, et que celui que vous jugez coupable réagissait en légitime défense. Vous ne détenez qu’un morceau du récit, et cela fausse votre jugement. Autre exemple : vous voyez des déchets appartenant à quelqu’un jetés sur la voie publique. Vous le condamnez aussitôt pour incivilité, sans savoir qu’ils sont tombés de son sac mal fermé. Là encore, la perception change radicalement selon qu’on connaisse l’ensemble de l’histoire ou seulement un élément isolé.
Ces exemples montrent à quel point une vision partielle peut conduire à des interprétations erronées, voire à des injustices profondes. Dans les médias aussi, ce risque est réel : une narration orientée peut inverser les rôles, faisant passer la victime pour l’agresseur. D’où l’importance de toujours contextualiser, recouper les sources, et rester vigilant face aux récits séduisants mais incomplets.

Cash investigation – La course aux likes sérieux

Cash Investigation est une émission d’enquête qui illustre bien certaines dérives du sensationnalisme évoquées précédemment. Si la volonté de dénoncer des abus est louable, l’approche reste très orientée. Le ton ironique de la voix-off, l’attitude souvent agressive d’Élise Lucet lors des interviews, les partis pris affichés dans la narration, ainsi que le montage rythmé et les musiques dramatiques donnent à l’émission un aspect de divertissement qui capte l’attention du spectateur tout en le poussant à adhérer à une thèse prédéfinie.
Les émotions — colère, peur, indignation — sont délibérément mobilisées. Les situations extrêmes sont mises en avant, et chaque refus d’interview ou de visite de locaux est immédiatement interprété comme la preuve qu’il y a « quelque chose à cacher ». Le spectateur, frustré et pris dans la narration, conclut instinctivement : « S’ils refusent, c’est qu’il y a baleine sous gravillon! » Et lorsqu’un invité accepte le dialogue, celui-ci est souvent coupé ou monté de manière à rendre son argumentaire inaudible. Le ton général est accusateur, la conclusion quasi systématiquement à charge.
Les chiffres présentés sont rarement faux, mais souvent partiels : seuls ceux qui confortent la thèse de l’émission sont mis en avant. L’exemple de l’épisode Produits chimiques : nos enfants en danger (2016) est particulièrement parlant. Il y est affirmé que 97 % des aliments contiennent des résidus de pesticides, alors que l’étude citée (de l’Autorité européenne de sécurité des aliments) indiquait que 97 % des échantillons contenaient des résidus dans les limites légales. La nuance est majeure : on passe d’un monde « globalement sûr » à un monde « quasi totalement contaminé », uniquement par une narration biaisée 30.
Lors de ce même épisode, une séquence montre Élise Lucet interrompant un dîner coorganisé par une entreprise de produits phytosanitaires. Parmi tous les invités, seuls les parlementaires sont filmés, sans leur laisser l’occasion d’expliquer leur présence. Suite à cette émission, le CSA a demandé à « France Télévisions de veiller à respecter à l’avenir, leurs obligations en matière de rigueur dans la présentation et le traitement de l’information ». Le CSA déplore aussi que les parlementaires n’aient pas été mis en situation pour pouvoir expliquer les raisons de leur présence et en l’état, cette présentation pourrait alimenter l’antiparlementarisme à tord 31.

Enfin et ici c’est mon opinion, je trouve déconcertant de voir Élise Lucet s’attaquer systématiquement à chaque institution, entreprise ou figure d’autorité, sans jamais mettre en lumière ce que ces acteurs peuvent aussi apporter. En parallèle de cela, elle n’hésite pas à divertir en invitant des influenceurs, avec qui sa posture critique, pourtant centrale à sa démarche disparaît totalement… Pourtant, leur modèle économique et leur influence mériteraient tout autant d’être questionnés, peut-être même davantage que les dérives, parfois anecdotiques, qu’elle cible habituellement. Cela pose une question essentielle: est-ce que l’esprit critique disparaît quand l’influence peut être partagée ?

Blast – Un média issu de financement participatif qui véhicule une idéologie mais pas de l’information

Issu d’un financement participatif, le média Blast a vu le jour sous la forme d’un site web et d’une chaîne YouTube. Sur sa page d’accueil, il se présente comme un « média libre et indépendant, affranchi de toute pression industrielle ou financière », engagé dans « la lutte contre la corruption, la défense de la liberté d’expression et de la démocratie ». Une déclaration d’intention forte, qui reflète une volonté assumée de servir l’intérêt général et de parler au nom des citoyens.

Cependant, derrière ces principes vertueux, se dessinent certaines limites. À l’instar de Cash Investigation, ce projet médiatique naît d’un élan sincère, mais flirte trop souvent avec la mal-information. Bien que tout citoyen ait évidemment le droit d’exprimer une idéologie ou un engagement, cela devient problématique lorsque ce discours est diffusé sous couvert d’une posture journalistique censée respecter des standards d’objectivité et de rigueur.
Deux critiques principales peuvent être formulées ici. D’abord, comme évoqué précédemment, une telle approche contrevient aux principes déontologiques du journalisme, notamment l’exigence d’impartialité, de vérification rigoureuse des faits et de respect du contradictoire. Ensuite, l’orientation éditoriale très marquée du média soulève des interrogations sur sa capacité à proposer une information équilibrée. En témoigne, par exemple, le titre provocateur d’un article publié le 5 mars 2025 : « Macron, Bayrou, Le Pen, etc. : collabos, corrompus (ou les deux) ? », formulation qui mélange insinuations, accusations graves et absence de nuance 32.

Un tel traitement de l’actualité, qui entremêle engagement militant, angles à charge et titres sensationnalistes, risque non seulement d’entretenir une défiance envers les institutions, mais aussi de brouiller la frontière entre journalisme et opinion. Cela illustre les tensions croissantes entre les médias indépendants et les exigences d’un traitement responsable de l’information à l’heure des réseaux sociaux et de la polarisation politique.

Les réseaux sociaux jouent aujourd’hui un rôle central dans la propagation de la désinformation. Leur fonctionnement, basé sur des algorithmes qui favorisent l’engagement plutôt que la véracité, contribue à amplifier les contenus sensationnalistes, polarisants ou émotionnellement chargés, au détriment d’informations nuancées et vérifiées.

Mais les réseaux sociaux restent des outils qui reflètent ce que nous y mettons. Dans cet environnement, chacun devient potentiellement vecteur de fausses informations en partageant des contenus sans les vérifier, souvent parce qu’ils confirment des croyances personnelles ou suscitent une réaction immédiate. Notre attitude individuelle est donc essentielle : il est de notre responsabilité de faire preuve de prudence, d’esprit critique et de recul face aux informations que nous consommons et diffusons. Apprendre à identifier les sources fiables, à reconnaître les biais et à résister à la tentation du « like » ou du « partage » impulsif est un enjeu crucial pour préserver une information de qualité et le bon fonctionnement du débat démocratique.

Comme dit plus haut, ce sujet est déjà largement traité et ce de façon factuelle, nuancée et constructive. N’ayant nullement l’intention ni de réinventer la roue, ni de plagier, on vous propose une sélection d’articles qui en parle ci-dessous.

Finalement c’est quoi qu’il faut comprendre de cet article ?

Il est essentiel de reconnaître que la désinformation ne se résume pas à des mensonges flagrants ou à de la propagande brute : elle s’inscrit dans un véritable spectre, allant des campagnes malveillantes et intentionnelles aux logiques plus insidieuses de recherche d’audience.

D’un côté, certains acteurs, souvent liés à des régimes autoritaires comme la Russie, déploient des stratégies pour infiltrer l’espace informationnel mondial : copies de sites officiels, réseaux de propagande, diffusion massive de contenus biaisés sur les réseaux sociaux. Ces pratiques, parfois grossières (des URL étranges, des récits à peine voilés) n’en sont pas moins efficaces, car elles exploitent la rapidité et l’émotivité de l’écosystème numérique. Elles démontrent surtout une chose : ces régimes ont compris que la guerre de l’information pouvait ébranler les fondations mêmes des démocraties y compris celles de la première puissance mondiale…

Une autre catégorie gagne du terrain : celle des médias de désinformation ou de polarisation délibérée, à l’image de chaînes comme CNews, d’émissions comme TPMP, ou de sites comme France Soir dans sa version actuelle. Sous couvert de pluralisme ou de liberté d’expression, ces espaces cultivent un brouillage méthodique entre faits, opinions et émotions, alimentant la confusion plus qu’ils n’éclairent le débat. Ils offrent des tribunes récurrentes à des figures controversées, banalisent les propos extrêmes et construisent des récits qui flattent les colères sans jamais les approfondir. La mise en scène de confrontations, les indignations en boucle, les raccourcis faciles deviennent leur marque de fabrique, transformant l’information en divertissement conflictuel. Ce type de contenu, calibré pour capter l’attention et générer de l’engagement, prospère dans un climat de défiance généralisée envers les institutions et les médias dits « mainstream ». Le danger est double : non seulement ces formats participent activement à la désagrégation du débat public, mais ils contribuent aussi à normaliser un rapport émotionnel, partial et souvent mensonger à l’information.

Mais la menace ne vient pas uniquement de l’extérieur. Les médias traditionnels, censés nous informer de manière rigoureuse et équilibrée, participent aussi, parfois malgré eux, à une forme de désinformation plus subtile. L’exercice est périlleux et la figure 14 tente de résumer les différents aspects rendant le métier de journaliste particulièrement complexe relevant parfois de l’équilibrisme.
Cependant les pratiques des médias (mainstream au moins) semblent trop souvent allées à l’encontre de la déontologie journalistique. En se concentrant quasi exclusivement sur ce qui va mal, en amplifiant les faits divers, les polémiques ou les tensions, ils donnent une image déformée de la réalité, anxiogène et fragmentée. Poussés par les impératifs d’audience et la compétition constante, ils réduisent l’actualité à une succession de crises, souvent présentées sous des angles attractifs au détriment de la complexité et de la nuance. C’est ainsi qu’ils créent une réelle méfiance (voire défiance) envers notre société et incite les citoyens à ne plus croire en rien et à « tenter autre chose »… C’est aussi ainsi qu’ils peuvent créer un biais entre la réalité et ce qu’ils montrent (cf Figure 15).
Même un esprit critique et de bonne foi peut se laisser piéger s’il ne prend pas un temps non négligeable pour croiser les sources, remettre les discours dans leur contexte, et nuancer les affirmations. Même le service publique, qui devrait être moins contraint par les logiques économiques, semble échouer à s’extraire de ces dynamiques.
Dans ce contexte, une question cruciale se pose : si les médias sont parfois présentés comme les garde-fous de la démocratie, censés surveiller les dérives des institutions et garantir la transparence du pouvoir, il est légitime de se demander qui les surveille à leur tour. En théorie, ce rôle devrait être assuré par plusieurs mécanismes : la déontologie journalistique, les conseils de presse ou instances de régulation (comme l’ARCOM en France), le regard critique du public, et la concurrence entre médias qui devrait garantir plusieurs manières d’aborder l’information. Dans la pratique cependant, ces garde-fous sont insuffisants au moins pour les médias de masse (concentration des médias entre les mains de quelques groupes, dépendance aux revenus publicitaires ou à l’audience, harmonisation des modes d’information, course à la rapidité au détriment de la vérification, surcharge informationnelle qui brouille les pistes des spectateurs, abaissement de la criticité du spectateur en jouant sur ses biais cognitifs…).


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COMMENTAIRES

  1. Avatar de superpainter2142216369
    superpainter2142216369

    super toute cette analyse. Un très grand travail de recherche et une explication simple accessible à tous le monde. J’espère que cela ouvrira les yeux à certaines personnes. Mais en ont elles envie ? Super boulot. Bravo

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